Antoine de Saint Exupéry.
Y'a là un petit carré de verdure juste devant le castel à mézigue, alors comme j'ai toujours aimé les belles plantes et que le compteur continue à tourner sournoisement dans mon dos, je me suis dis qu'il était peut-être temps pour moi d'arrêter de courrir après les soucis, de prendre quelques fleurs et de les entretenir, avant qu'elles ne fanent et moi aussi... en somme, je suis devenu le gigolo du garden. Dans les milieux horticoles où je trâine dorénavent mes racines, on m'appelle « Aurel le souteneur ». Si c'est du joli ! Mais que veux-tu, faut bien trouver quelque chose pour tromper l'ennui tout en fuyant cette salope de lucidité en attendant de crever. Et puis on peut pas non plus picoler à longueur de journée, sinon ça devient clinique. Se rincer la gueule et celle des copains à en oublier d'arroser le parterre, tu comprends, c'est pas mon truc. C'est du domaine de la desertion. La desertion, pour un jardinier, c'est passible de la cour martiale... c'est vu comme un crime de haute trahison. C'est directe le piquet, et pas celui à tomates, je te prie bien de me croire ! Celui de la dernière salve où les dragées ont remplacées les haricots. Et puis... surtout pour être franc, la picole chronique, j'en ai pas les moyens. C'est un truc d'officiers, ça... des bruits qui courrent dans les messes... mais moi je suis qu'un petit jardiner de deuxième classe ! Je ne donne pas d'ordre à la nature, je lui obéis...
Et faut pas croire que si la langue est verte, les pognes le sont nécessairement aussi. Le garden, ça demande de l'entraînement. Intensif l'entrâinement. Dur. Levée aux aurores. Garde à vous. Tu fais sonner les 4 saison. Envoie des couleurs... dés l'aube, mon pote ! Dés l'aube !
Faut désherber le chien-dent qui s'est répandu à l'intérieure nos lignes pendant la nuit quand les belles sont censées monter la garde. Mais comme je suis pas maquereau au point de soutenir des belles de nuit... Donc le matin j'attaque ferme à la binette. Une première salve puis je repasse avec une seconde. Pour être sûr, tu comprends ? Parfois la binette c'est de l'artillerie trop lourde... surtout quand t'approches le carré de menthe ou la ligne de lavande. Alors faut y'aller avec les poignes. En voltigeur de pointe. Dans le silence. Tu fermes ta gueules, tu te baisses, tu sors ton surin. T'épies ! T'écoutes ! Le moindre bruit. Le moindre son. Le moindre bruissement. Tout à coup tu fais briller la lame au soleil qui pointe à peine, et tu tranches dans les racines. A vif. Tu saignes la saloperie à blanc. Ainsi y'a pas de dégats dan le rang de lavande, tu comprends. T'es clean côté friendly fire.
Surtout que ma lignée de lavande, je vais te dire, elle est plutôt longue à fuser côté floraison la salope ! C'est que j'ai peu de lumière aussi faut dire, à cause de la haie de troënes quand tu rentres. La lavande elle longe l'allée jusqu'au rosier. Au début, à peine une odeur. Je vais te dire que je l'avais plutôt à l'a caille, et qu'au lieu du mauve pastel odorant j'arborais plutôt un pourpre terne et franchement vinaigré. Je me faisais de la bile pour elle quoi, t'es marrant ! En fait, il lui faut un sol plutôt sabloneux à la lavande, tu sais... et moi ma terre ici est dégueulasse. Mais bon, là elle à l'air d'avoir pris ses marques, elle commence à fleurir, timidement. Alors j'ai ravalé mon orgueil, je fais comme si rien ne s'était passé, je la boucle... et puis comme elle s'étend sous le cerisier, alors je ne m'inquiête plus trop. Le cerisier veille pour moi.
Lui par contre il est majestueux, ça fait plusieurs années qu'il donne. Et le frangin de ce côté là, il est plutôt généreux. C'est le caïd du garden, haut, puissant, large de branches, virile... y'a juste un truc c'est que ses cerises sont bourrées d'asticots... je sais, j'aurais dû le traiter, mais comme lui non plus ne m'a jamais insulté, alors je ne vois aucunes raisons d'entamer les hostilités.
Le long de l'allée, prêt des tröènes, le cerisier et de l'autre côté de la lavande, donc, le premier rosier que j'ai planté. Rouge sang. Un parfum fabuleux. L'amour en une seule note. Estampillé Saint Cyr. Vielle aristocratie française. Comme il commence à devenir un peu dur de la feuille, je lui ai mis du Bethov' au dabe.
Au centre, c'est mon rosier Barbara Streisand. Yes sir ! Il donne dans le rose baltringue. Cela dit il a jamais eu un mot de déplacé. correct. Propre. Faut voir quand la rosée lui perle à la tronche. Ca fuse des notes florales à damner un régiment de gonzesses. J'en connais, il aurait pas eu les épines je lui aurais sauté dessus. Encore que... j'ai quelques soupçons qui rôdent...
Et puis au fond prêt de la fenêtre le rosier du môme guix. Rose. Timide. Small size. Et une rangée de plantes multicolores. Fluorescentes. Dont le nom en latin, que j'ai oublié, doit trainer dans des bouquins pour prétentieux.
Alors évidemment. Tout ça à même la terre. Ca fait peut être un peu salingue. J'ai pas osé mettre du gazon, j'ai eu peur que ça fasse bourgeois. Que tout de suite la foule organize des parties de golf, des piques-niques... et comme quand on approche mes rosiers, je deviens chatouilleux du 6.35, j'ai pas voulu tenter le diable. J'ai mis tellement de temps et de tendresse à faire pousser ses saloperies colorées. Je suis pas du genre sanguinaire, mais on ne sait jamais...

